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L’Etat et les enseignants lâchent les enfants : ou quand une nation achète à crédit sa propre disparition
Par Dominique Ngenzirabona  
 Le 17 décembre 09

 
"Une nation qui produit de jour en jour des hommes stupides achète à crédit sa propre mort (…)."

Telle est la parole de Martin Luther King, mondialement connu pour sa lutte pacifique pour la dignité du noir américain en particulier et des peuples exploités en général.

Dignité des peuples oui ! Chez nous, ceux qui la cherchent on les trouve ; ceux qui l’ont trouvée on les cherche ! En effet, il ne peut y avoir de dignité sans moyen de survie ! Et quand c’est l’Etat lui-même qui coupe les vivres à ses enfants, donc leurs moyens de survie, comme l’Etat burundais est en train de le faire subir actuellement aux enseignants, il faut être certain que tout est perdu. Car, frappant celui qu’il fallait ménager le plus, donc l’éducateur, "la douleur du bâton" se répercute sur l’éduqué : les enfants sont en train de payer les frais d’une mauvaise gestion des ressources humaines. Et là le gouvernement, comme dirait un sage africain, est "en train de déraciner un arbre de vie qui porte déjà des fleurs". Nous pensons que le gouvernement du Burundi oublie que la sûreté de l’Etat dépend de la façon dont il prépare l’avenir. Et aucun avenir d’un pays ne peut se concevoir en dehors de ses enfants qui constituent, comme on le dit souvent chez nous, "le Burundi de demain". Imaginez-vous un Burundi du 3ème millénaire qui sera dirigé par des gens qui, pour toute formation intellectuelle, ne savent que lire et écrire, donc des "instruits analphabètes".

Certes, ceux qui sont en train de bien étudier, il y en a. Ce sont ceux qui fréquentent les écoles privées, qui ne sont pas concernés par ces tiraillements Gouvernement-Syndicats. Mais ils sont combien ? Ce qui est sûr, les seuls enfants des dignitaires et des riches qui fréquentent les écoles privées, ne pourront pas suffire à gérer toutes les affaires de l’Etat. La majorité des hauts et moyens fonctionnaires du public comme du privé proviendront de ces enfants aujourd’hui malmenés, transformés en ballons en va-et-vient entre le pied du gouvernement et celui des enseignants, où, qu’on le veuille ou non, le gouvernement a une grande part de responsabilité !

Tenez : Depuis le préavis de grève lancé par les syndicats du secteur de l’enseignement public en date du 10 septembre 2009 et vu l’entêtement du gouvernement qui a suivi, la grève a été effectivement déclenchée en date du 18 du même mois.

Suite à cette grève qui a duré environs trois semaines (la faute revenant toujours à l’Etat qui n’a pas pu trouver une solution intermédiaire avant qu’il ne soit tard), les salaires des enseignants du primaire ont été coupés à 100% - sauf pour quelques exceptions des proches du parti au pouvoir -, ceux des enseignants du secondaire coupés à moitié, pour le mois d’octobre.

Revendications sur revendications, négociations sur négociations ; les enseignants ne parviennent pas à récupérer leurs salaires du mois d’octobre. Conséquence directe : la majorité d’entre eux, sinon tous, ayant contracté des crédits dans l’une ou l’autre banque de la place, ont vu leur salaire du mois de novembre retenu presque à 100% par les banques qui doivent automatiquement se rembourser pour deux mois, à savoir octobre et novembre. Ecoutez ce que dit cette enseignante, mère de 5 enfants.

Moi je touche 80.000 francs mais je dois rembourser mensuellement 30.000 à la banque. Elle a récupéré les 30.000 pour le mois d’octobre et 30.000 pour novembre. Comme j’avais déjà pris un découvert de 15.000 francs le mois dernier, il ne m’a resté que 5.000 francs (5US$) sur mon compte. Qu’est-ce que je vais faire avec cet argent ? Comment voulez vous que je parvienne même à arriver à l’école ? Je ne peux même pas nourrir mes enfants un seul jour ; comment voulez vous que j’aille enseigner ceux des autres ?

Un bras de fer a maintenant lieu entre les syndicats des enseignants du public et le gouvernement, concernant le difficile mariage entre les matières à devoir enseigner et le temps qu’il faut pour achever l’année. Le gouvernement, qui a coupé le salaire des enseignants pour un simple mouvement d’humeur, exige quand même que le calendrier scolaire soit respecté et que toute la matière soit enseignée pour l’année scolaire 2009-2010. Les enseignants, quant à eux, trouvent qu’ils peuvent respecter le calendrier, mais qu’ils ne peuvent pas dispenser toute la matière de l’année. Ils ne pourront que dispenser la moitié ou 1/3 de la matière et laisseront les enfants avancer de classe sur examen de la matière dispensée. Pour que toute la matière soit dispensée, les enseignants exigent que le gouvernement débloque leurs salaires du mois d’octobre. "A ce seul prix, nous allons nous organiser nous-mêmes pour récupérer le temps perdu", disent les enseignants.

Le gouvernement n’a pas tord d’exiger que toute la matière de l’année soit enseignée ; ça, on ne peut pas le discuter. Mais non plus, les enseignants n’ont pas tort d’exiger l’argent pour lequel ils ont sué ! Et c’est là que le gouvernement se plante ! "Les caisses de l’Etat sont vides" (alors que les poches des dirigeants sont pleines : c’est moi qui ajoute) ; ne cessent de répéter les représentants de la partie gouvernementale, dans ce bras de fer où l’enfant reste le grand perdant. Et si l’Exécutif avait fait de cette saisie illégale du salaire des enseignants une bonne parade pour rentrer dans son budget, qui, malversations sur malversations, était devenu déficitaire !

Dans tout les cas, ne pas payer, sans état d’âme, le maigre salaire que les enseignants recevaient, cela montre combien l’Etat ne se soucie pas de la survie de ses citoyens, car punir son enfant, si punition devait y avoir, ne signifie pas le faire mourir de faim ! Et c’est d’autant plus grave que ce n’est ni un don ni une libéralité que les enseignants réclament, même l’argent pour lequel ils ont trimé ! Ce serait arrivé aux députés, c’est tout le pays qui serait mort ! Mais comme cela ne concerne que les enseignant, les "ça ne fait rien", on classe le dossier et on avance !

Le problème n’est donc pas une question de manque de moyen ; c’est une question de dénigrement du métier ; ce qui est très dommage pour un gouvernement. Le problème, c’est que le gouvernement ne se rend même pas compte que cette catégorie sociale, en l’occurrence le monde des enseignants, est l’une des grandes nourricières, en terme d’effectifs, parmi les milles qui vivent du salaire de l’Etat. En effet, seuls les enseignants du primaire avoisinent actuellement l’effectif de 20.000 individus. Supposons que chaque enseignant prend en charge au moins 10 personnes. Deux mois de galère pour les 20.000 enseignants, c’est 2 mois de galère pour au moins 200.000 personnes déjà terrassées par la misère. C’est sadique non !

En fin de compte, le bras de fer actuel entre l’Etat et les enseignants va aboutir à sacrifier davantage la formation des enfants qui fréquentent les écoles publiques, où l’enseignement était déjà au rabais. Le résultat à court et à long terme sera la production des cadres semi-lettrés pour un Burundi du 3ème millénaire. C’est déjà lamentable pour la nation, la Sous-Région et le monde entier. D’ici quelques années, le Burundi connaîtra une administration plus médiocre que celle d’aujourd’hui ; la seule différence résidera peut-être dans le fait que les dirigeants actuels sont le résultat d’un système politique d’exclusion de type "apartheid", alors que les futurs dirigeants, qui sont les écoliers d’aujourd’hui, seront le fruit d’une classe politique traumatisée, plus pitoyable que critiquable, qui ne fait que naviguer à vue. La médiocrité est vraiment maîtrisée chez nous. Soit dit en passant, et pour finir, le fait même d’obliger aux gosses du primaire d’apprendre quatre langues, ce qui ne se fait nulle part au monde, et souvent avec des enseignants qui n’ont entendu quelques unes de ces langues qu’à la radio, manifeste cette maîtrise de la médiocrité !