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La malhabileté des habiles.
 Le 22 Février 09

Dans son remarquable ouvrage « la fin de l’Histoire et le dernier homme », l’économiste et politologue américain Francis Fukuyama montre que l’Histoire a un certain sens et que les grands philosophes occidentaux ont toujours essayé d’orienter la pensée vers une civilisation qui est aboutie aujourd’hui, sur le point de vue politique, à ce qu’on appelle la Démocratie libérale. La Liberté de l’Homme tout court a été sacralisée dans toutes nos sociétés et nul de nos jours ne peut plus avancer l’idée de peuples inférieurs sans tomber sous l’indignation universelle. Pourtant, ce ne fut guère le cas, il y a seulement un demi siècle, pour certains peuples. La marche de l’histoire fut et demeure un combat permanent pour l’amélioration des conditions de vie de l’être humain. On est passé par divers régimes et gouvernements de société tels l’oligarchie, l’aristocratie, la féodalité, l’autocratie, la monarchie, la république. Ces formes de gouvernement sont guidées par des régimes politiques, philosophiques et économiques distincts, et les deux derniers régimes politiques vaincus au cours de l’évolution historique furent le fascisme et tout récemment (après la chute du mur de Berlin, 1989) le communisme. Francis Fukuyama nous montre - et c’est là l’objet fondamental de cet article - pourquoi certains systèmes devaient impérativement échouer, et partant, il nous ouvre la porte pour comprendre ce qu’est le « moteur de l’Histoire ». C’est dans la République de Platon qu’il va aller chercher la clef de l’énigme. En effet, Platon considère que l’âme est divisée en trois parties : la partie qui désire, la partie qui raisonne et ce qu’il appelle le « thymos ». C’est celui-ci qui orienterait le sens de l’histoire. Le thymos n’a pas trouvé spontanément une traduction adéquate, on y voyait déjà à Athènes ce que nous pouvons appeler le souffle de vie. Mais si thymos est souffle de vie dans la ville de Socrate, Hegel redéfinit ce mot et y voit « le désir de reconnaissance », Hobbes y voit « la fierté de l’homme », Machiavel « le désir de gloire de l’homme », Rousseau « l’amour-propre de l’homme », Alexander Hamilton « l’amour de la renommée de l’homme ». Tout homme possède donc le thymos, même l’esclave. Mais, c’est le degré de possession du souffle de vie qui diffère entre le maître et l’esclave. Nul être humain ne naît esclave ou est par essence esclave. Il le devient. Le maître devient maître parce qu’il a manifesté un degré supérieur de thymos. En clair, c’est au départ un individu lambda qui annonce à qui veut l’entendre que la terre lui appartient et que tous les êtres ont été créés pour lui et doivent se mettre à son service. C’est par ces simples déclarations farfelues que beaucoup d’hommes sont devenus rois ou empereurs. L’esclave qui écoute cet usurpateur sans le contredire se voit alors mesurer le degré de son propre thymos. Le maître, lui, a évalué scrupuleusement la nature du danger. Il est prêt à mourir et à tuer pour imposer toute son autorité sur tous. Le maître dégaine son épée et n’y va pas par quatre chemins. Il menace de mort tous ses opposants et leur promet la vie sauve s’ils se soumettent à lui, à lui seul. C’est là que commence l’histoire. Que répondra l’esclave ? L’esclave devient esclave en n’augmentant pas lui aussi le degré de son thymos à l’égal de son maître, alors que le maître est suffisamment thymotique pour mettre sa vie et celle de sa famille en péril. En revanche, l’esclave, lui, est inhibé par un sentiment qui ne le détermine pas à l’affrontement et faisant de lui un esclave : la peur de la mort « violente ». Par ce fait-même, il a signé ultimement l’acte de son asservissement et celui de ses descendants. Cependant, il lui aurait fallu juste répliquer vivement et virilement à son adversaire que ce dernier n’était qu’un fieffé menteur, un petit escroc de la rue, un malheureux sans moral ni foi, un vaurien impudique. Il aurait fallu à l’esclave de répliquer qu’il était prêt lui aussi à ferrailler, à livrer un combat jusqu’à la mort de son adversaire ou même la sienne pour que l’esclavage n’existât pas dans ce monde. Mais, l’esclave est devenu esclave par simple calcul non moins logique et par son attachement pour la vie d’ici-bas. L’esclave est par conséquent le dernier homme, sans courage ni dignité, sans droits ni respect, bref, il a perdu son thymos, son souffle de vie. À Athènes, on eût dit que c’était un mort parmi les vivants.

Cette argumentation vient fonder le raisonnement que nous allons développer sur la situation très préoccupante qui prévaut dans notre pays de naissance : le Burundi. On nous parle aujourd’hui de sans-papiers à Bujumbura et ailleurs. Qui sont-ils ? D’où viennent-ils ?

Il sied, ici, de distinguer les vrais sans-papiers des faux sans-papiers. D’abord, les vrais sans-papiers sont ceux qui viennent d’entrer dans le territoire national sans visa ou y habitent sans prorogation de l’autorisation de séjour. C’est une situation juridique : ils vivent dans le pays illégalement, c’est-à-dire qu’ils vivent dans le pays sans se conformer aux lois et règlements régissant le séjour des étrangers. Leur situation doit être étudiée uniquement dans ce sens et c’est dans l’ordre des choses que le gouvernement veuille veiller à la sécurité du territoire ou fasse tout simplement respecter la loi. Peu d’analystes ont relevé cette fameuse ineptie du ministre de la sécurité publique de notre pays quand il a osé déclarer que les étrangers étaient plus criminels que les nationaux. Y a-t-il lien de cause à effet ? Y a-t-il causalité ou simple corrélation ? Ces questions doivent lui être soumises. Les conséquences de son syllogisme, vous le verrez, ne sont pas du tout négligeable. Mais aussi, faut-il le rappeler, que la loi n’est pas au-dessus des droits naturels de l’homme, elle doit absolument s’y conformer. Il est stupéfiant et même choquant de voir comment les autorités du pays, en l’occurrence la Police, s’en prennent à des êtres humains comme à des bêtes en pâture. Cela ne doit pas être accepté, et c’est là que nous nous allions totalement à tous les gens passionnés par le respect de la dignité humaine et toutes les organisations de défense des droits de l’homme dans le pays. Jeter un individu hors des frontières sans autre forme de procès est tellement grave pour l’être humain qu’il est, expulsé comme un malpropre, que cela devrait réveiller notre sentiment d’indignation et nous poser les vraies questions. Dans un pays comme le nôtre, un sans-papier est-il un danger déclaré à la sécurité publique étant donné l’ampleur et l’exhibition des arrestations ? Un stade empli d’êtres humains soupçonnés comme une manifestation géante de la capacité du pouvoir en place, bref, Bujumbura est devenu Moscou. D’aucuns, et non des moindres analystes, y voient une stratégie géopolitique pour prévenir l’arrivée ou l’infiltration des rebelles du FDLR ou des soldats du Général déchu Nkunda qui viendraient perturber l’équilibre du pays. C’est là une pirouette ingénieuse du gouvernement qui égare même les plus futés. Mais, quand on analyse minutieusement la situation, on voit bien qu’il n’en est rien. Par ailleurs, le gouvernement bien que nous sachions qu’il ne se soucie guère des personnes humaines qu’elles sont, devrait toutefois redouter les mesures de rétorsion des pays dont sont ressortissants ces mal-aimés.

Ensuite, il faut alors analyser la situation des faux sans-papiers. Ce sont toutes ces personnes auxquelles différents gouvernements ont apposé l’étiquette d’étrangers pour diverses raisons. Il convient de rappeler que la plupart de ces personnes ont vécu plus de vingt ans dans le pays. Il s’agit essentiellement des originaires des pays limitrophes, des ouest-africains, des arabes, des indiens et d’autres encore. Ces personnes méritent qu’on examine bien leur situation et avec soin. Si, nous, burundais bénéficions à l’étranger la jouissance d’autres nationalités et souvent celles des grandes puissances de ce monde, souffrons alors que les autres aussi puissent jouir de la nôtre à partir des critères basés sur le droit naturel. On doit éviter la mention du droit positif, le droit qui existe à l’heure actuelle dans notre pays, puisqu’il est très insuffisant pour régler cette question douloureuse. La question à se poser est la suivante : un homme ou une femme qui vit chez nous depuis un certain délai (quinze ans, par exemple) ne mériterait-il pas que notre pays lui offre la chance d’être un des nôtres lorsqu’il ne possède pas de papiers, mais qu’il a toujours travaillé ici et manifeste alors son envie d’y rester ? Notre réponse est affirmative et nous pensons que c’est dans l’intérêt et du pays et de l’individu de régulariser sa situation, de lui faire aimer notre patrie et de nous montrer ainsi généreux et ouverts. Soyons sérieux, un individu qui a vécu dans un pays pendant quinze ans sans payer le titre de séjour, dont les frais par ailleurs sont exorbitants, ce n’est pas parce que cette personne trouve un insigne plaisir à bafouer les bonnes lois du pays. Il le fait tout simplement parce qu’il est pauvre et dans la nécessité. Il faut tendre donc la main à ce malheureux en lui offrant un morceau de papier, c’est une exigence morale et non pas une simple charité. Par contre, si on persiste dans notre autarcie, notre haine de l’étranger, notre repli sur nous-mêmes, alors il ne faudra pas s’étonner des conséquences dramatiques de toute fermeture au monde.

Nous affirmons sans le moindre doute que toute personne native d’un pays a le droit de jouir de sa nationalité, droit naturel que lui donne sa dignité humaine, droit naturel conforme aux principes les plus sûrs de la raison et de la justice. Cette nationalité est un droit per se, un droit en soi, qui lui est reconnu non pas par charité chrétienne, mais par sa nature d’être humain. Il doit jouir de ce droit à moins qu’il ne manifeste lui-même un désir opposé. L’individu qui tenterait de lui refuser ce droit devrait alors être poursuivi collectivement d’atteinte à un droit imprescriptible et sacré. Tout individu ou même tout État qui aurait l’intention de frustrer et porter atteinte à ce droit d’où découlent nombre de droits civils et politiques concernant la participation et l’action de l’individu au sein de la société, cet État-là disons-nous, se serait alors assigné la mission la plus ignoble et la plus honteuse que celle de s’approprier le Destin d’un être humain et nier ainsi sa qualité intangible de faire partie de l’humanité. Ce droit à la nationalité est un droit en soi comme nous venons de le dire : ce n’est pas parce que tel État dit que je suis un être humain que je le suis ou pas, je le suis intrinsèquement, même si cela déplairait à cet État. Ce droit est donc intangible, intouchable par aucune autorité de ce monde. Ce n’est pas parce que quelques pirates avaient dit par le passé que le peuple noir était esclave qu’il l’était, même si ces menteurs l’inscrivaient dans leurs lois. Ce n’est qu’un mensonge pur et simple. Mutatis mutandis, de la même manière, ce n’est pas parce que la loi actuelle de notre pays ne reconnaît pas le droit à la nationalité des natifs du pays qu’ils ne l’ont pas. C’est un droit per se, faut-il le répéter, reconnu par et dans les Nations civilisées qui ont sacralisé l’être humain qu’il soit noir, blanc, rouge, jaune ou autre. Notre pays donc souffre d’une maladie et non la moindre. Il est temps de la guérir et inscrire dans le marbre les droits imprescriptibles et sacrés que nul charlatan ne s’amusera à toucher sans redouter de se brûler les doigts. Nous appelons de nos vœux la force de la Nation pour rompre avec les injustices du passé afin d’adopter une déclaration des droits de l’homme inspirée des principes particulièrement nécessaires à notre époque que sont les principes les plus sûrs de la raison et de la justice.

Enfin, il est temps de parler de la catégorie, particulière et nombreuse, qui ne mérite pas d’être classée parmi les vrais ou faux sans-papiers. Elle a sa place à part. Il s’agit des Swahilis du Burundi. Qui sont-ils ? D’où viennent-ils ?

Les swahilis du Burundi forment un peuple hétérogène venant d’horizons différents. Ils ont essentiellement pour origine des pays comme le Congo, la Tanzanie, le Rwanda, l’Ouganda, le Kenya ou autre. Si africains sont-ils, et de surcroît bantous pour la plupart, pourquoi ne se sont-ils pas fondus dans la masse pour former un peuple similaire au peuple restant ? La réponse nous vient de l’histoire. Nous ne saurons dater exactement l’arrivée des premiers swahilis au Burundi. L’historiographie de notre peuple nous est plus qu’insuffisant quand bien même le fait que nos ancêtres swahilis écrivaient le swahili en alphabet arabe depuis plusieurs siècles (témoignage par les chansons de geste écrites en swahili avec des lettres arabes que nous connaissons sous l’appellation de l’Utenzi). Fait surprenant, les natifs de Buyenzi ou Rumonge savent que même nos grand-mères écrivaient le swahili en lettres arabes. J’en témoigne par ma propre grand-mère née dans les années 30, illustre locutrice de notre belle langue swahilie et ayant l’habitude d’envoyer des correspondances à ses copines. Nous-mêmes restions médusés de voir ces échanges dans un alphabet qui nous a aussi été transmis par les fameuses écoles coraniques. Donc, nous pouvons dire sans craindre de nous tromper que dès le début du XXème siècle, les swahilis commencent à arriver dans le pays et passent essentiellement par Rumonge et Nyanza où beaucoup d’entre nous savent que nous y conservons toujours des canaux familiaux. À Bujumbura où les swahilis au fil des ans vont tisser des liens forts et vont y installer une communauté considérable sous une culture commune et une religion unique qui était la base essentielle de leur choix de vie : l’Islam. Ils s’installèrent dans un premier endroit qu’ils nommèrent Matongoni (dans les tongo, à la lumière du swahili). Ce lieu, selon le souvenir de nos aïeuls, correspond à l’actuel Kabondo. Ils ne tarderont pas sous l’égide du colon belge d’être expulsés de ce lieu pour aller dans le premier village officiel de la capitale. Selon les chiffres de la mairie de Bujumbura, c’est en l’année 1938 que le premier village officiel, Buyenzi, va être construit dans ce que deviendra plus tard la capitale du Rwanda-Urundi, Usumbura. Les swahilis se mettent alors au service du colon et s’occupent aussi de construire leur village. Ils développent l’Islam dans le pays, ils gagnent les cœurs de certains croyants qui embrassent la religion, et partant, la communauté, en dépit des efforts remarquables de leur concurrent déclaré, le missionnaire catholique. Dans certains foyers intérieurs du pays, l’Islam y a déjà mis son empreinte, et de mémoire d’élève, les missionnaires apprennent qu’il faut s’habiller en soutane et avoir la barbe longue pour mieux s’attirer la foule habituée aux prêcheurs musulmans. Le missionnaire ne cherchera pas à christianiser les musulmans parce qu’il savait tout bonnement qu’ils étaient dans la même compétition. Une fois le croyant converti à l’Islam, il entre dans la communauté swahilie. Désormais, il n’existe plus de distinction ni d’ethnie ni d’origine, tous sont sœurs et frères musulmans. On se marie et on cohabite, et on contribue pour la gloire de la communauté qui continue d’émerger. Quand le missionnaire construit ses écoles, nous avons déjà l’école coranique. Quand il érige ses églises et leurs cloches, nous avons déjà nos mosquées et leurs minarets. Quand il apprend à écrire en alphabet latin, nous avons déjà l’alphabet arabe. Surprise ou logique simple : le missionnaire parle aussi notre langue, le swahili. À Bujumbura qui parle swahili est béni des dieux puisque c’est la seule langue que les colons belges peuvent utiliser aisément, pour échanger à la fois avec leurs travailleurs du Congo et du Burundi. Les swahilis alors jubilent et se voient offrir les rôles les plus prestigieux comme chauffeurs et employés de maison, ils exultent littéralement. Devant tous les autres non-privilégiés de la cité, ils paradent ; et les convoiteurs ne souhaitent qu’une seule chose : avoir eux aussi accès aux palaces lumineux et aux véhicules étincelants. D’ailleurs, les belges envoient d’autres swahilis au Congo pour y travailler. Désormais, ils décident de donner des papiers congolais à ceux qui résident au Congo bien qu’ayant leurs familles au pays des Ntare. Le point fort du swahili : sa culture, sa langue et sa religion ; ce point fort, il ne s’en doute pas, va être aussi son talon d’Achille. Muramvya ne voit pas d’un bon œil ses énergumènes qui paradent à tout va, sans retenue et impudiquement, de véritables peoples de l’époque. Ils agacent, ils crèvent le regard. Mais, ils ignorent tout.

D’abord, le colon par le biais du missionnaire veut former des administrateurs locaux. Or, le swahili, ivre de son savoir islamique et de sa maîtrise de l’écriture arabe, hésite d’y aller. Et quand il y envoie ses fils, il découvre que l’on y apprend aussi le Christ et que les séances à l’église sont habituelles. Blasphème ! Comment le missionnaire peut-il oser amener son fils boire le sang du Christ et manger sa chaire ? Le swahili retire vite son fils de cette école sournoise, un autre moyen habile de christianiser son fils étant donné qu’ils ont échoué par la prédication de la nouvelle religion. La rupture est consommée. Le jeune swahili n’ira plus à l’école, et on se passe le message. Cette rupture avec l’école publique, bien que nous pensions toujours qu’elle a été salutaire par le passé afin de garder notre identité profonde, aura et a encore des conséquences tragiques que nul n’aurait osé imaginer. Les swahilis ne reprendront le chemin de l’école publique que plus tard quand elle sera véritablement laïque. Entre-temps, ils vont abandonner cette école catholique pour ne rester que dans les écoles coraniques du quartier. L’enseignement et les valeurs, islamiques et swahilis, leurs sont alors dispensés.

Ensuite, le vent de l’indépendance souffle, et les swahilis ont hâte du départ des colons de leur terre comme tous les autres burundais. Les swahilis seront de fervents défenseurs de l’Indépendance et le prince Louis Rwagasore comprendra vite que l’apport de ceux-ci sera déterminant. Rwagasore établit son quartier général à Buyenzi (14ème avenue n°6) où il prépare avec les swahilis la campagne électorale. Les swahilis connaîtront profondément notre Héros national et de nombreuses anecdotes de l’époque sont encore racontées de nos jours à son sujet. Le mot umugambwe en kirundi sera swahilisé et deviendra mgambwe. Le parti Uprona aura alors une auréole singulière auprès de cette communauté. Quelques swahilis possèdent à l’époque une voiture étant donné l’enrichissement considérable de certains d’entre eux grâce à la culture du café et au commerce. Un événement non consigné et que peu de gens connaissent se produira dans la totale clandestinité et le secret le plus gardé, prouesse organisée par des swahilis aujourd’hui oubliés : le déplacement du prince héros à qui il était interdit de rencontrer ses homologues africains en vue de la lutte pour l’indépendance. Cette rencontre secrète se déroula à Kigoma entre Rwagasore et le Mwalimu Nyerere. Ces swahilis, au péril de leurs vies, la nuit comme le jour, dans le froid et dans la souffrance, accompagnent le prince d’un pas sûr, confiants et déterminés, et tous ne rêvent que d’une chose : la liberté du peuple burundais et sa dignité. Ils ont écrit une des pages les plus radieuses de l’Histoire de notre pays. Mais personne ne leur a rendus hommage.

L’indépendance acquise, Rwagasore assassiné, il n’aura finalement pas eu le temps de donner à cette communauté la place qui est la sienne : celle de burundais à part entière. Persécuter aujourd’hui les swahilis, comme le gouvernement Nkurunziza prend plaisir à le faire, est une insulte à l’histoire. Le point faible des swahilis fut de ne pas accéder tout de suite à l’école publique à cause des raisons évoquées ci-haut. Les diplômés swahilis ne verront le jour qu’au compte-goutte. Ils seront exagérément minoritaires à l’Université jusqu’à nos jours. Beaucoup d’entre eux vont même être appelés à changer leurs prénoms islamiques pour gagner ceux chrétiens afin de s’assurer leur réussite à l’école. Les autres refuseront clairement d’adopter cette attitude. Par conséquent, l’homme swahili n’aura pas eu d’exemples de réussite dans les études dans sa communauté, il rêve alors d’autres choses : ici d’être bon commerçant, là d’être excellent footballeur. Ce n’est qu’un secret de polichinelle de dire combien a été important et déterminant l’apport des swahilis dans les négociations d’Arusha et dans la victoire du parti Cndd-Fdd. La seule récompense fut d’envoyer le leader incontesté du parti en prison. Les quelques apparatchiks qui s’accrochent aujourd’hui au pouvoir au nom de cette communauté ne représentent en réalité que leurs intérêts - on ne peut plus - personnels.

L’apport des swahilis au Burundi a été et demeure de premier plan. Le commerce dans la capitale tourne aussi grâce à leurs efforts immenses et incessants. Il ne faut pas négliger le réveil de la nation par la paisible jeunesse, celle qui maîtrise le ballon rond et celle qui enchante le pays par un rythme musical branché, non celle qui infestât la capitale durant les années sombres. Ces jeunes swahilis qui, par leur talent, ont fait chanter Burundi bwacu à la finale de la coupe d’Afrique des juniors de 1995, sont des citoyens à part entière. Ils ont participé, comme les mécaniciens ou menuisiers de Bwiza, du rayonnement de notre pays.

Nous allons, en guise de conclusion, éclairer les esprits égarés des véritables raisons de ces attaques gratuites perpétrées sur des gens paisibles qui vivaient jusque-là tranquillement dans le pays. Les élections de 2010 sont un casse-tête pour le pouvoir en place qui est prêt à tout pour les gagner, même par la violence et l’intimidation. Il vous suffit de regarder qui sont expulsés et vous comprendrez. Les persécutés sont accusés de ne pas être nationaux même lorsqu’ils possèdent la carte d’identité nationale. Cela, parce qu’ils ont déclaré haut et fort qu’ils ne voteront plus pour le parti le plus impopulaire du pays, nous n’osons plus le nommer tellement les gens savent lequel il s’agit. N’est-il pas dit : « Qui veut noyer son chien l’accuse de rage » ? Levons-nous contre cette injustice et dénonçons le véritable mal qui ronge le pays : la médiocrité et la bassesse de l’esprit.